libe

Par
KIM HULLOT-GUIOT
Collage FRÉDÉRIQUE DAUBAL

Lorsqu’ils se sont mariés, il y a dix ans, Michel et Gilles ont reçus dans le village du Lot où étaient célébrées les noces, des amis venus d’Autriche, des États-Unis, du Mexique et d’Australie. Particularité de ces invités : Michel, 68 ans, et Gilles, 76 ans, les ont rencontrés en les accueillant ou en séjournant chez eux, via un échange de maisons. « Si on était passés par Airbnb, on n’aurait jamais créé de tels liens », explique Michel. Ce couple de Parisiens résidant dans le XXarrondissement a fait près de 80 échanges, en Europe et dans le monde. « Six ou sept sont restés des amis. D’ailleurs, ce soir, l’un deux, un Brésilien qui habite à Berlin, vient dîner ! Pam et Ron, qui sont d’Australie, nous donnent aussi régulièrement des nouvelles, et quand leurs enfants viennent à Paris, on les emmène dans un restaurant du quartier », déroule Michel.

Ce fils d’ouvrier, enseignant dans le social, et Gilles, retraité des télécoms après une carrière dans la banque, n’auraient pas eu les moyens de se payer un tel éclectisme de logements pour leurs voyages. Troquer son logement contre un autre, ce n’est pas neuf : Intervac, le plus vieil acteur associatif, l’organise depuis 1953. Mais séduit de plus en plus : HomeExchange, le principal acteur en France, revendique plus de 240 000 membres dans le monde, contre seulement 66 625 en 2021. En France le nombre d’inscrits a explosé, dans les mêmes proportions : il a quadruplé entre 2021 et 2025. Et le nombre de nuitées a doublé depuis 2022, passant de 774 135 à 1 446 640 par an. Une goutte d’eau face au mastodonte Airbnb, qui ne communique pas sur le nombre de nuitées, l’entreprise étant cotée en Bourse, mais qui précise être présente dans 29 000 des 33 000 communes françaises.

ADHÉSION ASSOCIATIVE ANNUELLE

Kindred, une plateforme anglophone, affiche aussi une belle progression : 200 000 membres et cinq fois plus de nuitées enregistrées en 2024 qu’en 2022. Les Français en particulier semblent apprécier : à Paris, détaille la société, « nos membres ont économisé plus de 2 millions d’euros en voyageant grâce à nous, et près de 1000 % de plus qu’en 2022 ». Et tout cela, souligne Michel, sans dépenses papier, tous les logements étant assurés, contrairement à ceux proposés sur Airbnb.

page1

Après, Internet est arrivé. « On a accusé la concurrence assez forte de la part des sites à système de points, donc on a un peu perdu d’adhérents – nous ne parlons pas de clients – mais on essaye de se moderniser, on reste enthousiastes ! »

« Il y a clairement une montée en force en France, analyse Adrien Lantone, chef économiste chez MKG Consulting, un cabinet spécialisé en hôtellerie, tourisme et hospitalité. C’est aussi une conséquence des problèmes qu’il y a pu avoir avec Airbnb, des histoires de fêtes endiablées et de nuisances. »

De fait, si l’échange de maison est perçu, et est un peu angoissant pour les CSP+, il y avait aussi une limite en termes de capacité : le camping n’a pas évolué en nombre de lits (elle dépasse 200 000, soit 2 millions) alors qu’il y a eu explosion du tourisme international. « Ces vacanciers n’ont pu y répondre en proposant un nombre de lits en plus. Or, compte tenu des problèmes réglementaires et des polémiques d’Airbnb, le nombre de lits nécessaires a été reporté de manière assez importante, donc il y aura une déportation de cette clientèle vers l’échange de maison. C’est un peu une niche, mais le marché de l’échange peut croître encore. »

De son côté le mastodonte américain tempère : « L’échange de maison est complémentaire du nôtre, nous avons complètement repensé et redessiné des formats complémentaires aux hôteliers, aux chambres d’hôtes et aux villages vacances », précise Airbnb, qui dit vouloir « offrir aux voyageurs une expérience unique aux deux extrémités de l’échelle, des hôtels classiques aux logements familiaux ».

Chez Intervac, où l’on paie une adhésion associative annuelle entre 110 et 150 euros, le nombre d’échange est illimité. Chez HomeExchange, c’est différent : il faut payer une adhésion annuelle (175 euros), on reçoit des points, à dépenser en nuitées. Lorsque l’on met son logement à disposition, on engrange des points. Cela permet par exemple de recevoir des Irlandais pendant qu’on est soi-même en Espagne.

« TOUT LE MONDE EST GAGNANT »

Pour participer, chacun remplit une fiche décrivant son logement ainsi que les objets mis à disposition – barbecue, jouets pour enfants, vélos voire voiture, matériel de sport… Puisque c’est de l’échange et non locatif, les locataires sont en droit de pratiquer sans forcément avertir leur propriétaire, sauf clause contraire dans le bail. « La plupart des adhérents Intervac sont cependant des CSP+, propriétaires, parfois avec résidence secondaire, relève Kristina Caillaud. Ils viennent de tous horizons mais sont d’un certain niveau social et pourraient se passer, économiquement, de ces échanges. Ce n’est pas ce qui les motive, même si pour les familles avec enfants, c’est moins cher ». « Ce modèle concerne principalement les CSP+ parce que ce sont surtout eux qui voyagent, abonde Adrien Lanotte. De plus il faut avoir un logement attractif : la famille qui a un appartement au 7ᵉ étage d’une tour en banlieue aura du mal à trouver preneur. »

Ensuite, via un système de messagerie, les personnes intéressées entrent en contact. « Un échange de maison, ça commence par une correspondance. Les gens se téléphonent, parlent d’eux, et précisent aussi s’il y a un animal domestique à garder pendant le séjour », explique Kristina Caillaud. « Je suis contente qu’il y ait quelqu’un pour arroser mes plantes », sourit Cécile 28 ans qui réside avec son mari Daniel dans le XVe arrondissement de Paris et travaille dans l’innovation. Didier et Christine, qui habitent la Seine-et-Marne, non loin de Meaux, ont eux aussi quelqu’un pour garder leurs poules et leur chat, « mettre un coup d’arrosoir dans le jardin et se servir dans le potager », quand ils s’absentent. « Il y a quelqu’un chez nous donc c’est intéressant en termes de sécurité », jugent-ils.

L’intérêt est d’abord économique. Il permet de rester plus longtemps dans une ville chère, ou d’accéder à des logements d’un haut standing.
« Un de nos premiers échanges, c’était en Australie », se remémore Michel. « C’était une maison de 300 m² avec piscine et pot pourrie, décorée à la perfection. On avait dit à Pam et Ron que nous avions 90 m² à Paris, mais la différence ne les a pas gênés. »

« Mon frère habite au Canada », raconte de son côté Cécile. « Il venait seul à Noël, qui est une période chère, on a pu y passer trois semaines en famille dans des chalets incroyables. »

Frédérique, 59 ans, forestière dans l’Isère, fait aussi partie du réseau depuis 2007 : « Là, je prépare ma retraite et je sais que je vais faire beaucoup d’échanges, car c’est très économique. »

« Toutes les tendances de l’été le confirment, note Adrien Lanotte. On part, mais on se serre la ceinture d’une manière ou d’une autre, donc le modèle est hyper attractif surtout dans les zones où l’on peut facilement trouver un public pour occuper sa maison. Et comme il n’y a pas de contrainte fiscale, tout le monde est gagnant. »

echangemaison

L’autre intérêt est aussi d’ordre éthique, même si certains utilisent toujours Airbnb ou Booking en parallèle : « Il n’y pas de relation marchande, où on paierait donc on aurait droit à quelque chose », juge Frédérique.

« Dans une société où tout est de plus en plus payant et monnayable, c’est une chose que j’apprécie. »

Pour Michel, « il y a quelque chose d’ordre du partage, du respect réciproque. »

Gilles complète : « J’ai en mémoire quelque chose qui nous a beaucoup touchés. On a été contactés par une mère célibataire à Copenhague. Elle vivait seule avec sa fille de 10 ans et c’était pour le HMM. On s’en fichait qu’ils ne nous revalent à notre appartement, on n’est pas dans le donnant-donnant. Quand elle nous a envoyé une photo de sa gamine qui voyait la tour Eiffel pour la première fois, j’étais content de voir cette joie-là, d’y être un peu pour quelque chose ».

Au lieu de louer un appartement dans un quartier où l’appétence des investisseurs pour le locatif de courte durée chasse les habitants qui n’ont plus les moyens de s’y loger, l’échange permet aussi de conserver une certaine authenticité. « On enlève du chiffre à l’hôtellerie mais on ne cause pas de tort au quartier, on ne participe pas au surtourisme. J’aime beaucoup aussi le fait de vivre comme les locaux. On est romain à Rome, israélien à Tel-Aviv… » raconte Michel.
Les gens nous laissent des recommandations sur les meilleurs supermarchés, restaurants.
« C’est agréable. »
« On est en immersion et on a l’impression de faire partie des locaux », abonde Didier, 70 ans, retraité des ressources humaines.

LE PRINCIPE DE CONFIANCE PRIME

Laisser des inconnus vivre chez soi peut faire peur.
« Au départ, mon mari et mes parents étaient un peu rebutés par l’idée que quelqu’un dorme dans leur lit. Mais on récolte des points à l’inscription, ça permet de faire un premier échange pour se rendre compte, et ne fouille pas dans les affaires des gens, et les barrières se lèvent toutes seules », raconte Cécile, qui a parrainé « plein de ses beaux-parents ».

« On nous dit que c’est bizarre de dormir dans le même lit que des inconnus, mais c’est pareil à l’hôtel », relève Didier.

La plupart mettent sous clé des choses de valeur — carnets de chèques, objets fragiles…
Mais le principe de confiance prime. Tout comme celui de laisser le logement propre à son arrivée et son départ.

« Quand on casse quelque chose, on le remplace, et comme il y a un esprit non monétaire où chacun est dans la même position que l’autre, on fait attention », estime Frédérique.

« Une fois, des Anglais avaient laissé la table de ping-pong dans notre lit, et elle avait gondolé », raconte Didier. « Ce n’est une bricole, ils ont souhaité rembourser, on n’a même pas accepté. À l’inverse, des Portugais ont réparé nos vélos ! »

L’autre contrainte, c’est d’y passer un peu de temps.
« Il faut être sûrs de ce qu’on cherche, ça demande de l’anticipation, et d’envoyer beaucoup de messages », admet Frédérique.

Didier, lui, remarque que la localisation peut aussi être un frein : « Comme on est en grande région parisienne et qu’il y a beaucoup d’offres à Paris même, les gens n’ont pas forcément envie de venir chez nous. »

Mais il y a aussi de belles surprises. « On a testé des régions où on n’aurait pas eu l’idée d’aller, comme la Hollande, et on a été emballés. »

En étant contactés par d’autres participants, on ouvre ses horizons.
« Ce qu’on aime, c’est se laisser tenter », dit Michel. « En mai, on nous a proposé une semaine en Pologne à Cracovie. Ce n’était pas dans nos plans mais on avait entendu que c’était une ville intéressante. On a aussi été sur l’île de Groix (Morbihan) de cette façon. »

Et certains liens durent.
« Avec des Mahorais, on s’est envoyé des cartes de vœux pendant quelques années », raconte Frédérique.
« En Équateur, pour mes études, j’étais en hospitalité, c’est-à-dire chez des gens. Je suis tombée chez une dame divorcée. J’ai noué des liens très forts avec elle, c’est devenu une seconde maman. Même quand j’ai trouvé mon logement, elle s’occupait de moi, en m’apportant à manger, à m’inviter chez ses amis », se rappelle Cécile.

Michel et Gilles, eux, partagent un dernier souvenir :
« Un couple de Coréens qui résidait à Buenos Aires est venu deux fois à Paris. Ils avaient une fille d’un an et nous nous sommes beaucoup attachés à elle. »

Un premier pas avant de devenir, peut-être elle aussi, une grande voyageuse.

Par
KIM HULLOT-GUIOT
Collage FRÉDÉRIQUE DAUBAL

Article publié dans Libération le 10 septembre 2025 © Tous droits réservés